traititre2 michel riou

Historien et romancier.  Les Ollières sur Eyrieux  07360



    
michel riou

Photo et interview :  philippe guignes
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_ Comment l'envie d'écrire t'es venue?

Voilà une question difficile. Je n'ai jamais eu envie d'écrire. L'écriture a toujours été plutôt pour moi une dimension de la vie, comme parler ou entendre. Ce rôle a été tenu d'abord par la correspondance avec parents ou amis, par les rédactions scolaires, puis dès l'adolescence par des poèmes et des écrits de fiction. Cette activité s'est interrompue à l'âge adulte avec les nécessités de la vie professionnelle, mais je n'ai jamais vu de rupture entre l'écriture fictionnelle, les travaux universitaires ou les cours que je donnais. C'était vraiment une continuité, seulement modifiée par les nécessités de la vie.

La poésie s'est interrompue en moi après mon second divorce. Ensuite, je n'ai plus fait de littérature jusqu'à ce que ma belle-fille péruvienne m'offre un livre de Mario Vargas Llosa; je me suis senti proche de cet auteur, comme d'ailleurs de tout ce que j'avais pu lire de littérature sud-américaine, alors que ce qu'écrivent les Français, généralement, me semble insipide. J'écrivais de l'histoire depuis toujours, notamment sous forme de cours ou d'articles. Mais grâce à cet auteur, la fiction m'a semblé possible. Cela a donné "Châtaignes au sang", où il y a beaucoup de souvenirs personnels. A partir de là, j'ai pu m'éloigner du souvenir, et faire vraiment de la fiction, à partir toutefois, toujours, d'une graine de réalité. C'est cette graine qui me donne envie de la développer, pour témoigner, protester ou simplement en raconter une "bien bonne", comme on dit à la fin des banquets. Comme cela plaît, semble-t-il, alors je recommence.

Et si cela ne plaisait plus ? Je me suis souvent posé la question. Cela me rendrait triste, mais je crois que je continuerais. En tous cas, je trouve que cela me priverait d'un formidable moyen de communiquer avec mes contemporains, de leur transmettre émotions, joies ou colères. Je penserais que je me fais décidément trop vieux; probablement, je ferais pousser des tomates, tout en continuant d'écrire pour moi ou pour la postérité, ce qui revient au même de mon vivant.

_ Pourquoi cet intérêt pour l'Histoire ?

Autre question difficile. J'ai envie de répondre: comment se fait-il que tout le monde ne s'intéresse pas à l'Histoire ?

J'ai eu une enfance voyageuse, à la suite de mon père militaire. J'ai connu la France, l'Autriche, (en occupation) la France, l'Algérie, le Sahara, re la France. Il fallait bien que je comprenne ce qui m'arrivait. En plus, j'étais souvent malade, et ma mère avait gardé ses manuels d'histoire à elle. Je les ai lus au Sahara. Aux Ollières, mes grands-parents tenaient le bureau de tabac, où il y avait la presse.  A dix ans, je lisais le "Nouveau Candide", "Paris Match", et j'avais un vieil atlas où je me demandais bien pourquoi l'Allemagne était si grande. Mais enfin dès le Sahara, quand la maîtresse en avait m... de voir que j'en savais autant sinon plus qu'elle, elle me faisait faire le cours. C'est ainsi que j'ai parlé à des petits Arabes stupéfaits de Saint Louis et de son chêne, eux qui ne savaient pas, et pour cause, ce qu'étaient un roi, un saint ou un chêne.

Par la suite, j'ai toujours été la terreur de mes profs d'histoire, ou de géographie, parce que j'en savais plus qu'eux... J'ai commencé à apprendre des choses en Terminales à Valence avec le père Robert Ferrier, puis bien sûr à la fac de Lyon où j'ai eu de grands maîtres, comme Marcel Leglay, André Fugier, Pierre Léon, Richard Gascon, Jacques Rossiaud, pour l'histoire, Maurice Le Lannou, Renée Rochefort ou Maurice Allefresde  pour la géographie.

J'ai commencé à enseigner dès 1965 au lycée Ampère, à Lyon. Après quelques difficultés de débutant, j'y ai vite pris plaisir, et ce plaisir a été je crois partagé  par beaucoup d'élèves point trop rebutés par la matière. Ensuite, j'ai essayé de former des profs de "monde contemporain", avec, je pense, tout le succès possible, ce qui ne veut pas dire que j'y sois toujours parvenu !  Ce qui fait que j'ai envie de demander: mais comment peut-on ne pas être historien ?

_ Comment s'est fait le passage à la fiction, au roman ?

L'Histoire n'est pas la reproduction du passé. Tâche impossible, et sans doute insipide.  Elle est d'abord récit.  Et c'est pourquoi il est profondément juste que nous soyons considérés comme des littéraires. Il y a longtemps que les historiens statisticiens style "Annales" m'ennuient. Le prix du blé en 1740, je m'en f... s'il est sans conséquence sur des gens de cette époque dont on me raconte l'histoire.

Aussi, même si l'historien doit s'appuyer sur des documents, et souvent chercher à démontrer des faits, contre d'autres historiens qui les discutent, sa construction reste une construction de l'imaginaire. Entendons-nous bien: il n'est pas question de raconter n'importe quoi. Mais intégrant les faits indiscutables, et s'appuyant sur eux, il y a toujours le récit de l'historien. Et c'est pourquoi deux historiens traitant le même sujet, si cela est possible, n'écriront pas le même texte. L'Histoire est toujours à refaire: on ne pose jamais les mêmes questions au passé, et on n'obtient donc jamais les mêmes réponses. Heureusement: parce que depuis le temps qu'il y a des historiens, et qui écrivent, en dehors des évènements les plus contemporains, on n'aurait plus rien à raconter...

Je ne crois pas qu'il y ait rupture radicale entre le récit historique et le récit fictionnel.  Si l’on a la bonté de lire "les Tambours de Nivôse", on y trouvera une foule de scènes tout à fait historiques, et parfois directement issues des Archives. Mais ces scènes sont enveloppées dans une trame dramatique et romanesque qui est l'essentiel. C'est pourquoi je proclame, haut et fort, au début, que c'est un travail de fiction. Beaucoup de gens y apprendront  beaucoup de choses sur l'Histoire, tout en suivant, je l'espère avec intérêt, les tribulations de mes personnages.

La grande Histoire n'est jamais qu'une fiction construite par les historiens, auxquels viennent se mêler parfois les politiques, qui feraient mieux de s'occuper de leurs oignons. Cette fiction n'est pas de nature différente de celle que produit, par exemple, quelqu'un qui raconte sa vie. Elle s'appuie sur du réel, elle n'est pas le réel; c'est pourquoi elle est toujours à refaire. La différence je crois, c'est la proportion de "réalité" incontournable qu'on insère dans les divers récits. Différence quantitative, pas qualitative.

Quand aux rapports avec l'histoire personnelle de l'auteur, elle est je crois du ressort de la psychanalyse... Sûrement, si je me suis toujours intéressé plus aux révoltés qu'aux conservateurs, c'est que je me sens plus proche d'eux... Mais enfin, tout être est intéressant si on l'étudie assez, si on cherche à saisir ses motivations profondes. Pourquoi celui-ci ou ceux-là plutôt qu'un autre, ou que d'autres ? Le hasard, la rencontre d'archives, la demande du public, tout a son influence aussi !  Les historiens qui suivent toute leur vie un plan tracé d'avance sont souvent des tâcherons ennuyeux. Il faut laisser sa place à l'aventure, à la séduction, à l'imprévu. Alors, il est possible qu'il y ait des motivations profondes, à soi-même inconnues. Les commentateurs, s'il y en a, en feront leur miel...


_  Dans un roman, parle-t-on seulement des autres ? Quelle est la part de l'autobiographie ?

D'abord, on ne parle jamais des autres, mais de ce qu'on a ressenti d'eux. Ce n'est pas forcément exact, et le travail ne consiste pas à distinguer le vrai et le faux, mais à créer une intrigue dans laquelle les personnages sont logiques et plausibles.

Il y a des gens, devenus personnages, qui existent, ou ont existé réellement. Alors, ils servent de matrice, c'est-à-dire de cadre de représentation. L'essentiel est de ne rien écrire de contradictoire avec ce qu'ils sont ou ont été. Mais on peut leur faire faire ou dire des choses qu'ils n'ont pas faites ou dites. Il faut juste que ce soit plausible par rapport à ce qu'on sait d'eux, et par rapport à ce que le lecteur peut vraisemblablement savoir d'eux. Par exemple, Jeanne d'Arc criant : "A boire !" ça ne marche pas. Par contre, on peut lui faire parler d'une lumière brillant dans sa bergerie, même si rien ne permet d'affirmer qu'elle en ait un jour parlé.

Il y a des personnages de fiction. Bien sûr, on ne les crée pas de rien. Il peut s'agir de personnages réels rencontrés, de personnages issus d'une autre fiction, personnelle ou pas, roman ou film, etc. Il faut simplement qu'ils soient eux aussi plausibles. Un savant fou prédisant la bombe d'Hiroshima au XV° siècle, c'est dur à faire croire. Le même parlant de la découverte de l'Amérique, ça devient jouable.

L'autobiographie obéit aux mêmes règles. Un roman n'est pas une confidence de 300 pages. L'auteur peut prendre des morceaux de sa propre vie, et les coller dans la fiction. C'est crédible ou pas. S'il a trompé sa femme et qu'il place ça  aujourd'hui en en faisant une question centrale de son bouquin, ça fera rire (moi du moins). Au XIX° siècle, c'est différent.

Bref, on ne parle pas des autres comme s'ils étaient là, avant le livre, comme une donnée objective. On parle à leur sujet de ce qui est utile pour l'intrigue. Le but n'est pas d'analyser ou de décrire une personne, mais de faire naître une question dans l'esprit du lecteur, un "suspense". S'il n'y a pas de question (une ou plusieurs) il n'y a pas de roman. Bien sûr, la nature de l'intrigue, le choix qui est fait de ce qui la nourrit, révèle beaucoup de la personnalité  de l'auteur. Mais le but n’est pas d'écrire ses "Confessions", ou alors il faut le dire, et ce n'est pas du roman.

Un roman est un récit en un certain ordre arrangé pour faire naître un questionnement dans l'esprit du lecteur, questionnement qui ne trouvera une réponse plus ou moins complète que dans les dernières pages. Tout le reste, confidences, effets littéraires, construction romanesque, profondeur de l'étude des personnages, doit être subordonné à cet objectif.

Mais voilà que je fais de la théorie ! Je précise que ce qu'on appelle le "nouveau roman" n'a jamais provoqué  en moi que du dégoût et de l'ennui, et quand je vois aujourd'hui ces saltimbanques promus au rang d'auteurs "classiques" (on les étudie en classe), je hurle ! Ce sont les Trissotin, les Précieux d'aujourd'hui. Beuark.


_ Le travail sur l’imaginaire ne coupe-t-il pas du monde, de l'engagement ?

Etrange question. D'abord publier n'est généralement pas une activité paisible. Les auteurs très connus ont leurs agents, qui se chargent des contrats, de la com, de tout ce genre de choses. Il va sans dire qu'ils sont peu nombreux. Les autres doivent se débrouiller pour trouver un éditeur, le garder (ou pas), pour gérer des interviews, des pubs, et je ne sais quoi. C'est moins drôle que d'écrire, mais c'est tout aussi nécessaire si on veut être lu...

On peut évidemment faire le choix de sujets inactuels: science-fiction, roman historique...Depuis les progrès de la mondialisation, l'exotisme n'existe plus, sauf pour certains Américains, qui croient toujours que le reste du monde est une jungle à laquelle ils doivent apporter la civilisation. Mais on ne peut s'exonérer de porter sur le sujet traité un certain regard, qui est celui de son temps, celui qui est issu de ses convictions, de ses éventuels engagements affectifs, politiques ou sociaux, lesquels apportent souvent la matière première de la fiction. Ma grand mère, bigote comme c'est plus possible, classait les livres en "bons" (ceux recommandés par l'Eglise) et "mauvais" (ceux qu'elle ne recommandait pas ou condamnait). Mon grand père, lecteur bien innocent de Graham Greene ou de Maurice Dekobra, en a fait l'amère expérience. Ma chère mémé n'avait pas tort: tout livre véhicule la vision du monde de son auteur. C'est bien pour cela d'ailleurs, qu'il ne faut presque rien interdire, mais les curés ont toujours été totalitaires dans leur genre.

Bien sûr, sur le plan pratique, cela ne va pas de soi. On n'a pas deux vies: ou bien on écrit, ou bien on va à un meeting. Si on veut faire les deux, gare aux problèmes de couple si on en a un...Moi je me débrouille pour aller à quelques manifs (les dernières notamment) mais l'essentiel de mon engagement est dans l'écriture, et ma femme ne m'a pas encore dit qu'elle voulait me quitter. S'il y a des lecteurs qui ne "pigent" pas mon mépris profond des institutions (mais non celui des gens qui les habitent), mon dégoût des banquiers et de ceux qui les servent, alors c'est que j'écris mal...Mais mon écriture est une insurrection paisible, apparemment peu dangereuse pour moi. Elle sera peut-être moins paisible si notre nabot-Léon reste au pouvoir trop longtemps. Je suis persuadé qu'il y a des moyens de lutte plus efficaces, moins dangereux pour celui qui s'en sert, que les barricades et les fusils. On peut mordre avec des écrits, souvenez-vous de Voltaire et de ses romans, des "Lettres Persanes", de Swift...

_L'écriture est-elle un exercice de liberté ? Est-elle totale en édition ?

Bof...La liberté n'est jamais totale, ni tout à fait nulle.
En écriture, comme ailleurs, il ne peut être question que d'un dosage. On garde son libre-arbitre à l'intérieur d'un certain nombre de contraintes, dont certaines sont choisies, d'autres non.

Parmi les contraintes non choisies, on peut citer la langue, (d'une façon générale, même les écrivains multilingues ont une langue d'écriture, et non plusieurs), les circonstances historiques, sociales, écologiques, générales, les règles grammaticales ou orthographiques, les moyens d'écriture accessibles (Stylo, ordinateur, stylet, papier, parchemin, tous ayant un coût accessible ou non à l'écrivain), le temps disponible pour écrire, avec ici tout de même pas mal d'élasticité.

Parmi les contraintes choisies, il y a le genre littéraire, et s'il s'agit du roman, il faut respecter les règles du récit: poser le problème, l'inscrire dans l'espace et le temps, ne pas parler d'autre chose, distinguer les étapes de sa résolution ou de sa non résolution, lui apporter à la fin une solution (ou une non-solution). D'une manière générale, chaque moment du récit impose ou au moins suggère un certain type d'écriture: description, dialogue, texte poétique, récit dans le récit, etc. La longueur est souvent une conséquence du sujet choisi.

Avant d'écrire, il vaut mieux choisir un éditeur ou un type d'éditeur. Ce n'est pas la peine de proposer la "Vie de Sainte Thérèse" aux Editions de Minuit, ou alors avec une drôle de Sainte Thérèse. Chaque éditeur a une "couleur" particulière, qu'il décline en plusieurs collections s'il a une certaine importance. Il faut en choisir une, viser celle-ci, aller chez un autre qui aurait des collections proches en cas de refus. Je ne crois pas au "coup de foudre" d'un éditeur pour un manuscrit. De nombreux chefs-d'œuvre ont été refusés, et ça ne prouve pas que les éditeurs étaient idiots, cela prouve que le texte qui leur était soumis n'était pas, d'après eux, fait pour leurs cadres de travail. Naturellement, chaque éditeur se fait une certaine idée de son ou de ses publics, et c'est d'après cette idée qu'il crée ses collections et qu'il choisit les manuscrits qu'ils publient. Ce n'est pas une mauvaise méthode de rédiger d'abord un "synopsis" et de voir ensuite qui peut être intéressé. Il faut savoir que chaque éditeur rêve d'un manuscrit adapté ensuite au cinéma ou à la télé, ce qui génère normalement de nombreuses ventes ! Opposer texte et image, livre et film, est une sottise.

Voilà évidemment d’importantes sources de contraintes. Elles peuvent souvent être traitées avec humour (par exemple dans le roman policier, le détective peut-être un soûlographe idiot, l'assassin tout désigné au début peut être le bon et vouloir se faire prendre, etc. Je rêve d'écrire un jour une satire de cette affreuse chose appelée "roman de terroir", mais je n'ai pas encore trouvé le moyen sans imiter "Clochemerle"). Le roman de terroir est à mes yeux un texte sans véritable problème romanesque, écrit par des gens issus souvent du milieu rural, qui y sont revenus après des années de vie urbaine, qui rêvent d'avoir mené une vie de paysan en ayant bien pris soin de l'avoir toujours évitée, destiné à un public âgé financièrement à l'aise, dont l'itinéraire est souvent le même, et dont le principal souci est d'oublier les problèmes présents. C'est une forme de littérature digestive, les Maurice Dekobra et les Delly d'aujourd'hui, les "Harlequin" des gens cultivés.

On peut aussi se passer d'éditeur, et s'autoéditer. C'est possible si on est un peu connu, si on vise un public déterminé, si on a le temps de s'occuper de la vente et de la promotion. En dehors des obligations légales, on a alors une liberté absolue. Mais elle consiste surtout à perdre de l'argent, à passer des heures en voiture, à pester contre les journalistes et les dépositaires qui vous traitent avec dédain, etc.
La liberté dans l'écriture n'existe guère, je crois, que si le seul destinataire de cette écriture est...le tiroir du bureau.


_ Qu'aimerais-tu laisser à travers l'écriture: message, héritage ?

Je suis plus à l'aise avec cette question. Je ne suis pas un écrivain "à message": je veux dire par là que je n'écris pas pour faire adopter par le lecteur telle ou telle attitude, position politique, etc...

Par contre, il y a deux choses qui pour moi sont essentielles:
-témoigner d'un monde rural disparu, celui où j'ai vécu avant les années 1960, et que nous sommes, bien sûr, de moins en moins nombreux à avoir connu. Ce monde avait sa culture, sa civilisation, ses hommes et ses femmes, en rien inférieurs à ceux d'aujourd'hui. Mon grand regret est de mal connaître l'occitan, que j'ai entendu parler couramment étant gamin. Ces simples affirmations mettent en péril tout l'univers idéologique dans lequel on voudrait nous faire vivre: progrès, individualisme forcené, solitude, recherche du "toujours plus vite, plus haut, plus fort", devise absurde des Jeux Olympiques qui symbolise bien le monde actuel. Il ne s'agit pas de revenir au passé, bien sûr; mais de porter un regard critique sur mille choses généralement indiscutées de nos jours, comme par exemple la réussite scolaire, la nécessité de la "communication" à toute heure et partout, celle de la piscine dans le jardin, celle de la puissante automobile, du déplacement rapide et constant, etc. C'est le sens qu'il faut donner à ma recherche historique.
-le second point est que mon écriture doit porter témoignage que dans ce monde absurde où nous vivons, il y a des gens qui n'ont pas baissé les bras, et qui ont continué en dépit de tout à chercher à vivre "moins vite, moins haut, moins fort", à lutter contre les gens qui veulent nous faire perdre notre vie à la gagner, etc. Je ne suis pas pour autant un adepte de la "décroissance": comme toujours, il faut savoir ce qui doit décroître, et pour qui. Je voudrais bien voir "décroître" le c...aux trois résidences secondaires qui fait du 110 km/heure sur la route de l'Eyrieux, pas le petit bonhomme qui emmène sa famille pour huit jours en camping au volant de la 205 familiale. Je pense sincèrement participer à la lutte des classes, en dénonçant l'absurdité de la vie que les puissants voudraient que nous vivions. Mon ironie, parfois appréciée, trouve là sa source.

Je suis à la recherche d'une écriture dans le style de celle des "Lumières" du XVIIIème siècle. Le chantier de démolition est le monde libéral, individualiste et capitaliste. Mais je suis conscient de ne pas être encore arrivé à faire grand-chose... quoique.

Sans être un "engagement", mon écriture est, je crois, "politique" au sens le plus noble du terme. Enfin, je pense.

_ Quels sont pour toi les lieux d'histoire particulièrement émouvants en Ardèche ?

Voilà une question que je ne m'étais jamais posée avant qu’on me la pose ... Être en Ardèche est pour moi toujours émouvant.  
D'abord, il y a, je crois, les terrasses, ou "faysses", ou "échamps", ou "chambas", ou "accols", qui témoignent de l'effort qu'il a fallu fournir pour simplement survivre, face aux éléments, mais aussi aux hommes de guerre ou de loi (la loi n'est que la guerre des riches contre les pauvres poursuivie par d'autres moyens), aux nobles et au haut clergé. Il y en a partout; de même les levées de pierre sur les torrents, les moulinages où tant de jeunes filles ont perdu leur jeunesse, les vieux chemins sur lesquels marchaient les hommes et les bêtes avant le roulage, etc. Bref, tout ce qui porte témoignage du dur labeur d'autrefois, et qui est, tout indigne que je sois, mon héritage.

Ensuite, il y a deux monuments qui m'émeuvent particulièrement, parce qu'ils rendent hommage à des gens qui se sont fait massacrer par les puissants de l'heure, pour rien: la stèle du Serre de la Palle, à Saint-Genest Lachamp, où en 1689 des centaines de paysans désarmés mais protestants ont été massacrés par les soldats de Louis XIV, ou le hameau de Franchassis près de Pranles où un massacre semblable eut lieu en 1709, qui n'est pas un monument mais juste un lieu de mémoire, et pas seulement pour les Huguenots... Ils témoignent que la férocité, la bêtise, la discipline, ont d'anciennes racines.

Le second  est le monument aux morts de Joyeuse, œuvre de Dintrat, érigé vers 1920, et qui représente deux paysans âgés, homme et femme, se tenant par l'épaule tristement.  C'est  tout, pas de Patrie, pas de soldat mourant, pas de drapeau: juste la douleur de l'Ardèche qui a perdu ses jeunes hommes, et donc sa force et son espoir. Pour récupérer l'Alsace-Lorraine... et surtout pour faire la fortune des marchands de canon ou d'autres choses. Je l'avais signalé dans mon "Guide de l'Ardèche" en 1987, et je crois bien que c'est depuis qu'on y fait attention. Je me dis parfois que je n'écris pas en vain.

_ Comment concilies-tu ta création et la réalité du quotidien ?

Ma création n'est pas scripturale d'abord. Quand une idée me vient, j'y pense longtemps, et je commence à écrire quand "c'est mûr". Je peux y penser en voiture, devant la télé, en m'endormant, etc.  Aussi, j'écris vite par rapport à la plupart des gens. Quand il s'agit d'histoire, c'est la même chose: le travail en archives ne fait que répondre aux questions que je me pose, et il en va de même pour les romans historiques. Les archives, surtout en se limitant à celles de Privas, ne sont pas extensibles à l'infini. Et il y a toujours des problèmes de délais.

La famille me prend beaucoup. Je cherche à respecter un équilibre. Je passe aussi beaucoup de temps sur les marchés, foires, etc., parce qu'il faut bien équilibrer tant bien que mal le budget. Je ne suis pas sûr d'être un très bon père ou mari. Mais pour le moment, il n'y a pas de clash, et il faut savoir choisir ses priorités.

_ Quels sont tes projets ?

Je tiens à garder un pied dans l'Université ou ses dépendances, n'ayant nullement renoncé à l'histoire et tenant à garder ma crédibilité d’historien.

Par ailleurs, j'ai promis un roman historique (années 1900) à l'éditeur Dolmazon, au Cheylard, pour la fin de cette année (novembre). C'est un ami, je ne peux pas toujours refuser ses propositions, et j'ai un contrat. J'ai aussi promis à Fontaine de Siloé une "Histoire de l'Ardèche" abrégée, mais là j'ai un peu plus de temps. J'ai enfin des projets personnels de romans ou d'études historiques...Je ne risque pas de m'ennuyer !
Je suis presque toujours à la disposition d’étudiants rédigeant mémoires ou thèses sur l’histoire de l’Ardèche. Il m’arrive d’en conseiller, quoique n’étant nullement habilité à diriger des thèses. Mais il faut que je pense à ma succession.

Les Ollières, septembre 2010.

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